Toronto : la ville où j’ai perdu 5 mois de ma vie.

En 2010, mon mari et moi sommes allés au Canada avec un visa vacances travail. Nous avons débarqué à Toronto le jour d’Halloween, sans logement, comme à notre habitude. Nous venions juste de passer un an en Nouvelle Zélande et là-bas, il y a des hôtels à chaque coin de rue à prix très abordables. Nous nous imaginions donc qu’il en serait de même au Canada. Après tout, ils sont tous deux gouvernés par la même reine.

Erreur! Le peu d’hôtels que nous avons trouvés à Toronto étaient soit complets soit très chers et nous nous sommes vite rendus compte que nous ne pourrions pas continuer à marcher à travers la ville tellement elle est étendue. Nous nous sommes donc résolus à prendre une nuit à $150, en espérant pouvoir trouver moins cher le lendemain.

Le jour suivant, nous avons trouvé un hôtel à $60/nuit. Il y avait un couple de drogués devant nous à la reception. Quand le réceptionniste a demandé à voir la carte d’identité de la femme, celle-ci s’est rendue compte qu’un coin de sa carte était croqué et elle s’est retournée vers son conjoint, tremblante comme une droguée en manque, pour lui demander s’il avait encore utilisé sa carte pour ouvrir une porte.

Notre chambre était au deuxième étage, au bout du couloir, près de l’escalier de secours. Un aspirateur trainait dans les escaliers et vu la quantité de poussière qui le recouvrait, il n’avait pas dû bouger depuis une bonne paire d’années. Notre voisin avait laissé sa porte ouverte. Le sol de sa chambre était jonché de canettes de bière et le lit était retourné. Il venait apparemment de passer un bon moment avec un prostituée.

Notre hôtel. Toronto. 2010.
Notre hôtel . Toronto. 2010.

Nous avons déposé nos sacs dans notre chambre et avons fermé la porte à double tour. Nous n’étions pas plus rassurés pour autant. La porte avait l’air tellement solide que même un cul-de-jatte aurait pu l’ouvrir en donnant un coup de pied dedans. La moquette était tellement dégueulasse (ce qui n’avait rien d’étonnant vu l’état de l’aspirateur) que nous avons fait un chemin en papier journal entre le lit et la salle de bain pour éviter de salir nos chaussures. La fenêtre à guillotine était cassée, si bien que je pouvais passer mon avant-bras entre les deux parties, ce qui permettait au froid et à quelconque intrus de pouvoir rentrer dans notre chambre sans trop de difficultés. Les draps étaient plein de brûlures de cigarette, le chauffage ne fonctionnait pas et pour couronner le tout, nous partagions la chambre avec des insectes de toutes sortes. Au moins, à côté de tout cela, la salle de bain avait l’air plutôt propre.

S’endormir dans un tel environnement ne fut pas chose facile. Au milieu de la nuit, quelqu’un s’est mis à frapper très fort à la porte. Lukas et moi étions paralysés dans le lit, ne faisant aucun bruit de peur que le gars ne nous entende. Il s’est remis à frapper encore plus fort. Je le voyais déjà rentrer dans notre chambre pour nous égorger. Tout compte fait, il s’agissait d’un type qui était sorti fumer dans les escaliers de secours et qui avait laissé la porte se refermer.

Nous avons passé trois jours dans ce repère de drogués, clochards, prostituées et cinglés avant de trouver une location. La maison que nous avions trouvée n’était pas beaucoup mieux, mais c’était déjà moins pire. Le propriétaire était un descendant de Picsou. Il était très pressé de savoir combien d’économie nous avions et combien d’argent nous allions toucher. Son fils de deux ans était le genre d’enfant à qui on ne peut avoir qu’envie de tordre le cou. Quand nous n’étions pas réveillés par ses cris ou ses pleurs, c’étaient les prouts volcaniques d’un autre colocataire qui nous arrachaient des bras de Morphée. Je ne sais pas ce qu’il mangeait, mais ses boyaux n’ont jamais été d’accord.

La maison se trouvait entre Jane et Sheppard Street. Le quartier avait l’air plutôt tranquille mais les gens à qui nous donnions notre adresse nous demandaient souvent si nous habitions là parce que nous ne tenions pas à la vie. Nous avons vite compris pourquoi. C’était un des quartiers où les gangs de Jamaïcains, Coréens, Chinois et Mexicains se tiraient régulièrement dessus. Pour autant, nous ne nous sommes jamais sentis en danger.

Et si trouver un logement n’a pas été facile, trouver du travail n’était pas de la tarte non plus…

Toronto. 2011.
Toronto. 2011.

C’est Lukas qui a trouvé en premier. Il travaillait dans une usine de papier de 7h à 19h pendant trois jours, puis il avait trois jours de repos avant de reprendre de 19h à 7h pendant deux jours, suivis de deux jours de repos… Ce à quoi il fallait ajouter deux bonnes heures de métro et de bus. En fin de compte, il n’y aura travaillé que deux jours. L’agence devait le rappeler s’ils avaient encore besoin de lui mais ils ne l’ont jamais fait. Lukas était le seul employé à ne pas être Indien et à mon avis, le patron de l’usine ne voulait pas donner le poste à quelqu’un d’une autre nationalité.

Lukas a rapidement trouvé un autre boulot chez Rogers, la compagnie téléphonique principale, où il passait ses journées à trier des câbles et des chargeurs au milieu de gens qui ne parlaient que de Dieu. Quant à moi, je travaillais comme assistante administrative pour des ambulances. Le travail n’était pas mal du tout mais les bureaux se trouvaient à l’autre bout de la ville. Je passais donc au moins trois heures dans les transports en commun, cinq en cas de tempête de neige.

Nos week ends étaient on ne peut plus ennuyeux. Il faisait tellement froid que nous ne pouvions pas rester dehors trop longtemps. Même en étant vêtus de plusieurs couches comme des oignons, nous avions l’impression de porter des vêtements mouillés tellement le vent piquait. Nous tuions le temps dans les centres commerciaux… nous qui détestons cela. Nous aurions bien voulu nous promener hors de la ville mais le Canada n’est pas l’Europe. Toronto s’étend sur 21km du nord au sud et 43km de l’ouest à l’est. Le Canada est tellement vaste que les distances sont incomparables et nous aurions passé la majeur partie de notre week end dans le bus ou le train.

Nous sommes quand même allés voir les chutes du Niagara. Quelle déception! Frontière américaine sur la gauche, hôtels, fast food et casinos sur la droite, style Las Vegas. Rien à voir avec les chutes d’eaux néo-zélandaises ou islandaises…

Niagara Falls. 2011.
Niagara Falls. 2011.

Toronto n’en finissait pas de nous décevoir. Lukas vient de République Tchèque où la nourriture ne coûte presque rien et je viens de France où elle est délicieuse. Au Canada, elle est à la fois mauvaise et chère. Au moins nous n’avons pas grossi.

Quand on pense au Canada, on pense souvent aux montagnes et aux lacs miroirs, mais à Toronto le paysage est un peu différent. On compte les arbres sur les doigts d’un moignon et quand par chance on en trouve un, il faut attendre le printemps (fin mai), pour pouvoir y voir une feuille. Et la ville est loin d’être propre, surtout en hiver, car les habitants n’ont aucun scrupule à jeter leurs déchets dans la rue. Après tout, ceux-ci disparaitront bien vite avec la prochaine tombée de neige. Et quand la neige fond et prend une belle couleur boueuse, la ville devient l’Ile au Trésor ; un paquet de cigarettes par-ci, une bouteille en plastique par-là…

Trois mois après notre arrivée, mon contrat de travail a touché à sa fin et je ne trouvais rien d’autre. Je me souviens d’avoir passer un jour complet entre bus et métro pour aller d’un entretien d’embauche à l’autre. Les bureaux étaient très éloignés les uns des autres et j’ai passé plus de huit heures dans les transports, avec en prime, un gars qui nous a fait un discours sur l’amour de Dieu pendant trente bonnes minutes.

J’ai passé quelques entretiens très bizarres, principalement parce que les descriptions étaient vagues. Le premier travail consistait à vérifier des cumulus et initier un remplacement si nécessaire. Je devais passer une journée de formation sur le terrain avec une collègue pour pouvoir me lancer toute seule dès le lendemain. Je n’ai pas attendu la fin de la journée pour lui dire que je ne travaillerai pas pour eux. Il aurait fallu qu’en une journée je connaisse toutes les réglementations en vigueur et les différentes conditions sur le remplacement des cumulus pour éviter de passer pour une conne devant de potentiels clients. Pire encore, il fallait que j’aille vérifier les numéros de série directement sur les cumulus. En suivant des inconnus jusque dans leur sous-sol. Toute seule. Hors de question!

Squirrel. Toronto. 2010.
Ecureuil. Toronto. 2010.

Le deuxième entretien était encore plus glauque. J’ai d’abord trouvé bizarre que l’entreprise m’appelle à 21h30 la veille de l’entretien pour me demander s’ils pouvaient toujours compter sur ma présence. Quand je suis arrivée au rendez-vous, la réceptionniste m’a demandé de patienter le temps que l’équipe finisse de préparer la salle d’entretien. J’ai vite été rejointe par une quinzaine de participants et par une jeune femme qui est allée voir la réceptionniste pour lui dire, à voix basse, qu’elle voulait annuler son contrat et être remboursée. Comme si elle avait dû payer pour décrocher le poste. Je me suis dit que les deux femmes devaient parler d’autre chose et que j’avais dû mal comprendre.

Nous sommes ensuite tous allés nous asseoir dans la salle d’entretien pour regarder une vidéo d’introduction dans laquelle des familles désespérées et noyées sous leurs cinquante prêts reprenaient soudain goût à la vie lorsqu’un employé venait les sauver en leur proposant de regrouper tous leurs remboursements sous un seul et unique prêt. Ont suivi les entretiens individuels où un type m’a dit que je ferai un travail extraordinaire et que j’étais, à n’en pas douter, quelqu’un de très compétent. Il n’a jamais regardé mon CV et ne m’a pas posé une seule question. Pendant que j’attendais que les autres candidats reviennent de leur entretien, un employé est venu me faire l’éloge de l’entreprise. S’en était trop. J’ai attendu poliment qu’il finisse son monologue propagandiste puis j’ai pris mon sac et je suis partie sans un mot. Devant la porte, je me suis rendue compte que quelqu’un m’avait suivie jusque dans les escaliers. J’avais besoin d’un travail, certes, mais pas suffisamment pour accepter de travailler pour une secte.

Les autres entretiens n’ont rien donné non plus, principalement parce que la durée de mon visa raccourcissait au fil des semaines et que je n’avais pas la même nationalité que les recruteurs. Après deux mois passés à être enfermée dans notre chambre à vivre comme un rat en cage j’ai convaincu Lukas de retourner en Europe. J’avais déjà perdu cinq mois de ma vie à Toronto, je ne voulais pas en perdre d’avantage.

Malgré tout cela, cette aventure aura quand même eu deux points positifs. 1) J’ai vu beaucoup d’écureuils. 2) J’ai réalisé à quel point il fait bon vivre en Europe.